Pourquoi il est parfois bon de "Ne Rien Faire" ?

Intuitivement on pourrait penser que « ne rien faire » correspond à un temps calme, une période de transition entre deux activités. A la différence que ce temps de "ne rien faire" a pour but de remplacer une activité, ou plutôt d’être une alternative face à d'autres activités. En ce sens, et contrairement au temps calme, ce moment ne répond pas à un besoin physique de l’enfant mais à un besoin philosophique, à sa construction personnelle. Avant d’expliquer l’importance que revêt selon moi ce temps bien particulier, quelques rappels sur la place de ce "ne rien faire" dans nos vies.

Dire que cette expression a une portée péjorative dans nos sociétés actuelles est un doux euphémisme. Synonyme de perte de temps, d’oisiveté, de glandage pour le dire vulgairement. Loin des modèles d'efficacité et d’optimisation du temps promus par la société actuelle. L’homme moderne est un homme qui n’a plus le temps, affirmation qui peut paraître paradoxale : en effet jamais depuis la première révolution industrielle nous n’avons eu autant de temps libre, de congés, de RTT et de toutes sortes de moments où nous n’avons pas à travailler. Ainsi, alors que nous disposons d'un nombre conséquent d’heures pour flâner, prendre le temps de se poser un moment au soleil, sur une terrasse un verre à la main, tout est fait pour nous culpabiliser. Preuve en est dans ces entretiens d’embauche où la question des occupations revient sans cesse. Et comment pourrait-on s'en étonner ? Dans un marché de l'emploi de plus en plus concurrentiel, les diplômes ne suffisent plus, il faut se démarquer, et comment si ça n’est en ayant une vie personnelle bien remplie. D’une certaine manière, nous sommes, ou plutôt nous nous devrions d’être en perpétuelle formation, à l'école mais aussi chez soi. Désormais il faut avoir un bon diplôme ET plein de projets et d’occupations enrichissantes.

Quoi de plus normal me direz-vous ? L’humble bidouilleur qui écrit ces lignes aurait lui-même tendance à trouver cet état de fait on ne peut plus logique, il essaie de monter des projets, il a de multiples activités annexes à ses occupations professionnelles. Avoir une vie remplie est une bonne chose, à condition que cela soit un choix conscient, et pas une obligation imposée par la société. Le problème se pose d'autant plus que ce culte de l’occupation tend à s’installer dans la vie des enfants. Nombreux sont les exemples d'enfants aux agendas aussi chargés que ceux d’adultes. Des cours tous les jours, puis de la musique, du sport, des loisirs créatifs etc... Dès leur plus jeune âge ils doivent être polyvalents, se construire une personnalité riche qui les rendra compétitifs sur le marché du travail. Nous naissons tous avec un imaginaire puissant où se mêlent rêves et envies, un imaginaire qui tend à s’amenuiser à mesure que l’on grandit. C'est une composante naturelle de la vie, mais le brider de plus en plus tôt à coups d’activités qui ne laissent plus de temps au rêve et à l'introspection, c’est aussi brider sa capacité future à penser librement, à créer pour la beauté de créer et non à une fin mercantile.

C’est pourquoi nous revendiquons la nécessité d'instaurer dans nos séjours des temps où les jeunes pourront s’ils le souhaitent ne suivre aucune des activités proposées. Si, pendant toute une matinée, ils veulent s’allonger dans l’herbe et flâner, lire une bande dessinée ou jouer aux cartes, ils doivent pouvoir le faire. Je crois sincèrement que le moment où l’enfant grandit le plus dans un séjour, c'est lors des temps informels, quand aucune activité n’est prévue. Pendant ces temps il peut digérer ce qu’il a vécu, ce qu'il a vu, il peut laisser son esprit vagabonder sans but particulier. Et parfois des idées, des envies vont émerger dans ces moments. L’expérience nous l’a montrée, les jeunes osent rarement demander un tel temps dans les plannings de journée, preuve en est que la première personne à l’avoir proposée lors du second séjour de 2013 était un animateur. Le lendemain les jeunes le redemandaient, et finalement la question n’était plus abordée, il était devenu naturel pour le groupe de prévoir régulièrement un tel temps. Les idées parmi les plus folles et les plus marquantes, pour les jeunes comme pour les animateurs, sont nées à l’occasion de ces temps où les jeunes pouvaient respirer.

Un grand monsieur peu connu en France, Zygmunt Bauman, a longuement évoqué ces questions dans ses nombreux ouvrages autour du concept de présent liquide, un présent précaire où nos vies sociales et professionnelles ont perdu toute solidité, où à défaut de pouvoir se projeter avec sérénité dans l’avenir, il faut se préparer à perdre et être en capacité à changer à tout moment. Une précarité qui nous conduit à devoir nous armer contre une chute qui peut arriver à tout instant et dont les conséquences sont particulièrement insidieuses. Le travail envahit le champ de nos activités personnelles qui, si elles ne perdent pas pour autant tout plaisir, revêtent pourtant de plus en plus un caractère utilitariste qui tend à les dénaturer, et à les rendre indispensables. Ce qui contredit fondamentalement l’idée de temps "libre".

Une évolution de la société bien sombre, et il faut pourtant l’admettre plutôt réaliste, que le sociologue polonais combat dans ses écrits. Défendre la nécessité de ce temps de "ne rien faire" est ainsi éminemment politique, elle répond à un constat autant empirique qu'intellectuel, à des expériences personnelles que nous avons vécues et à une réflexion nourrie de lectures. Proclamer ce besoin serait presque à ranger à la même hauteur que celui du choix de l’enfant. En effet, comment peut-on choisir librement si on ne nous laisse pas le temps de réfléchir par nous-même et pour nous-même ?

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